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La chapelle Saint Eloi des travailleurs à Athus

8 mai 1954. Au quartier « Frontalier » au bord de la route qui joint les laborieuses cités de Rodange et d'Athus, près de la rivière « Chiers » roulant avec lourdeur et lassitude ses boues industrielles, des hommes s'affairent, parmi des jalons, des fils tendus, des piquets. Un ordre bref : « Vas-y ! » Joseph Crochet, premier lamineur, un costaud à fière allure lève vers le ciel sa pioche, cueille sur le pic neuf un rayon de lumière et vlan ! arrache à La glèbe piétinée une première motte. Ce geste prélude à une admirable succession d'efforts qui, pendant une année entière, uniront, dans un coude à coude ardent, des métallurgistes, des mineurs, des employés, des techniciens commerçants des artisans. Heures de loisir, jours de congé, instants requis par les obligations familiales, ils les sacrifieront avec enthousiasme à la réalisation de la tâche qu'ils ont choisie : édifier leur chapelle dans leur quartier par leur travail. Pendant un an, ils creuseront, charroieront, bétonneront, maçonneront, cloueront, crépiront, carrelleront, souderont, ferronneront, peindront, verniront, poliront pour présenter, en ce jour de fête du dimanche 8 mai 1955, haletant encore de l'impulsion acquise, leur œuvre, leur chapelle à laquelle ils ont joint, en hommage à ceux qui succombent au cours du labeur quotidien, un mémorial qu'a daigné offrir S. M. le roi Baudouin.

Le soleil est radieux, les maisons ont pavoisé, des guirlandes de drapelets festonnent l'allée qui conduit à l'église. Les invités et les amis des volontaires convergent de toutes parts et se massent en un amical désordre autour du terre-plein qui prolonge, le mémorial, encore voilé. Appuyé à l'église, quiète, accueillante, racée il semble se complaire sous cette protection que symbolise le geste bénissant de saint Eloi, patron de la chapelle. Les scouts, les routiers, les guides, les jocistes les sapeurs-pompiers, tous ceux qui sont habitués à « servir » tentent de ménager un couloir d'accès pour les personnalités qui, nombreuses, viennent apporter aux travailleurs le témoignage de leur admiration.

 Nous reconnaissons Son Excellence le Ministre d'Etat et Mme Van Zeeland, M.et Mme Fourneau, M. Delheid,

Les personnalités venues rehausser de leur présence l'inauguration de l'œuvre de nombreux amis de l'usine, de gauche à droite : la comtesse de Briey ; M. de Staercke, secrétaire général de la Fédération des Patrons et Ingénieurs catholiques ; notre directeur général M. Fourneau ; Son Excellence le ministre d'Etat M. Van Zeeland; M. Gillet, bourgmestre d'Athus; M. Delheid, directeur de la S. A. John Cockerill, et enfin M. Origer, conseiller communal.

M. et Mme de Staercke, la comtesse de Briey et ses fillettes, M.Gillet, ceint de son écharpe mayorale, M.Origer, président des Anciens Combattants, M. Urbain, secrétaire communal, l'adjudant Gvaux, commandant la brigade de gendarmerie d'Athus, M. l'abbé Hames, président des œuvres sociales de la province, M. l'abbé Muller, aumônier des scouts, M. Beissel, chef du contentieux de l'usine, etc. A 9h30 précises, les sonneurs de cor, sous la direction du cher frère Adolphe, saluent d'une aubade, écho prenant des vastes forêts d'Ardenne, Mgr Charue, Révérendissime Evêque de Namur, qui, accompagné du chanoine Toussaint, de M. l'abbé Poiré, doyen de Messancy, des abbés Ley et Klein, curés de Rodange et d'Aubange, paroisses grandes pourvoyeuses en travailleurs du feu et du fer, et sous la conduite du clergé d'Athus, M. le curé Goedert, les vicaires Schweich. Et Brantz, vient, lui aussi, magnifier le travail de nos amis.

Ces derniers, émus, rayonnants, se sont groupés autour du comte de Briey ; en leur nom, Edouard Magonette, du moulin à scories, accueille Mgr Charue :

« En mots simples, comme un ouvrier peut les dire, je tiens à vous exprimer, Monseigneur, toute notre reconnaissance d'être venu bénir cette, chapelle, fruit de nombreuses heures de travail... Le Christ - Ouvrier peut sormais habiter près des Hauts-Fourneaux et des chantiers d'activité pour nous apprendre à moins haïr en attendant de mieux aimer ... Puisse la bénédiction de Votre Excellence nous aider à faire, le pas pour le rapprochement vers le Christ, puisqu'Il fait le geste de venir à nous .. .»

Monseigneur exprime sa gratitude pour ces paroles d'accueil et dit sa joie de participer à la fête : « aboutissement de tant d'efforts qui se sont condensés en une expression de foi ». Il ajoute : « Je suis fier d'être venu vous apporter la bénédiction qui sera l'expression de ma sympathie envers vous, mes amis travailleurs. »

Il salue les personnalités et gagne la sacristie pour revêtir les ornements sacerdotaux. Le cérémonial de la bénédiction va se dérouler : l'abbé Schweich le commente, tandis que la chorale chante les invocations liturgiques. Nos volontaires suivent avec intérêt les aspersions rituelles « car, nous confie l'un d'eux, il était temps de laver les bordées de jurons qui ont farci cette année de boulot ».

Enfin, le clergé reparaît sous le porche. Monseigneur bénit la statue de saint Eloi pendant que les « chantres à la croix de bois, » la relève de demain candides dans leur étole blanche à cordon rouge, invoquent le saint protecteur : « Grand saint Eloi, jusqu'à la mort, protégez vos enfants... »

La cloche à son tour (La liturgie catholique donne un rôle primordial aux cloches d'église) va être consacrée. Le parrain, notre directeur général M. Jean Fourneau, la marraine Mme Fourneau se frayent difficilement accès entre les techniciens de l'enregistrement radiophonique I.N.R, les cinéastes, les photographes, aux prie-Dieu leur réservés. Le rite s'accomplit et, dans un silence recueilli, Mr Charue fait tinter pour la première fois la cloche du « travail ». Il aide la marraine à sonner la cantilène puis le parrain, à son tour continue l'appel vibrant à ceux qui sont de bonne volonté. L'église est désormais accessible aux fidèles. Les autorités y pénètrent. Parfait grand-père, Son Excellence M. Van ZeeLand guide les petites Mathilde et Marie-Renée de Briey. Les volontaires suivent tandis que mille milliards de pardon, Joseph Dave se révèle sonneur émérite : « Doucement ! Joseph ! tu vas démolir ton clocher ! »

« Ebranler mon clocher ! Allons donc ! » et je te tire : Ding ! et je te sonne : Dong ! »

La chapelle ne contient, hélas ! que 250 places : elle est bientôt bondée. Aux premiers rangs, les volontaires et leurs invités. Le chœur est un épanouissement de fleurs blanches, dons des fidèles. Au-dessus de l’autel en dalles de schiste gris, les sculptures en cuivre repoussé du tabernacle montrent deux ouvriers sidérurgistes fraternellement appuyés épaule contre épaule marchant vers l'âpre labeur, tandis que ploient les fumées et les lueurs sous le halètement de l'intense vie d'usines. Et, dominant, une fresque aux tons de pastel (bravo, Pol Colette !) prés, ente La Vierge au tendre sourire compatissant, qui écoute les appels d'un mineur, accepte l'offrande de sa tâche d'un métallurgiste et leur montre, dans le geste de ses mains jointes, ses rudes mains de fille d'artisan, le secret du réconfort : la prière du rosaire. M. le, curé Goedert célèbre la première messe. Après l'Evangile, Mgr Charue parle à nos amis : « Nous venons de bénir une chapelle, en plein milieu industriel, au cœur d'une région de travail, au sein d'une Europe occidentale qui cherche son équilibre ...

« Le travail est uni à la religion dans l'intention de Dieu : Dieu le rapporte à Son œuvre créatrice. Les hommes sont de volonté libre, mais Dieu leur a donné l'ordre de faire rendre à la création tout ce dont elle est capable. Dieu et la religion bénissent les progrès, malgré l'abus qu'en fait parfois : l'homme : quand même, ils sont l'œuvre de Dieu prolongée dans l'action des hommes ...

» La dureté du travail est sentie également par les chrétiens et les non chrétiens. Mais le propre du chrétien est de savoir qu'il peut unir sa croix à celle du

L'Evêque de Namur dévoile le monument aux victimes du travail avec nos amis René Desorbay (Atelier des Hauts Fourneaux) et Fernand Piscaglia, de la Minière La sauvage (de dos)

Devant la splendide fresque de notre ami Pol Colette qui surmonte l'autel, Mgr Charne prononce son sermon.

Christ et que cette croix est rédemptrice ; à l'œuvre de la création est venue s'adjoindre l'œuvre de rédemption, et l'homme est appelé à collaborer à nouveau dans la restauration et dans La réparation. Un chrétien ne vaut pas plus que les autres quand il ne se laisse pas pénétrer jusqu'à la moelle par les paroles du Christ, car Dieu demande à chacun d'être le prolongement de lui-même. Portons donc plus de lumière et de charité aux autres.

» La bénédiction de la chapelle est un départ pour un zèle apostolique nouveau. Nous avons vers une civilisation du travail. Il faut l'imprégner des paroles du Christ. Toutes les solutions à trouver dans !es problèmes sociaux ne donneront pas aux hommes ce qu'ils attendent s'ils n'ont pas dans leur cœur la lumière de la foi et la confiance en Dieu ... L'ordre doit être établi par rapport au Chef du monde avant de vouloir donner le bonheur au monde ... »

Elévation ! Pour la première fois, le Christ-Ouvrier descend sur l'autel. M. l'abbé Brantz allume le luminaire de la Présence Perpétuelle. L'office touche à sa fin. Il nous faut quitter la chapelle pour le dernier acte de cette journée : l'inauguration du mémorial aux victimes du travail.

La foule à nouveau se masse. Les drapeaux des sociétés présentes entourent le monument discret, comme l'est le sacrifice de ceux qu'il ·doit commémorer. M. de Staercke, au nom de l'Association des Patrons et Ingénieurs catholiques, s'adresse aux volontaires : « Messieurs les ouvriers, les Patrons catholiques vous sont reconnaissants de leur donner cette leçon d'union et de sens social...» Le travail ne doit pas être le choc d'intérêts divergents, il ne doit pas être une suite de souffrances, il doit être un acte de collaboration confiante où offrande et souffrance sont unis ... Messieurs les travailleurs, vous avez démontré que vous saviez réussir l'œuvre que vous aviez décidé d'accomplir en commun...L'usine permet aux ouvriers de s'intégrer dans l'entreprise... Les ouvriers ne travailleront plus pour quelqu'un mais avec quelqu'un, pour un but commun ... La poursuite de ces fins du travail augmente la dignité de l'homme et la dignité de l'homme augmente le rendement de la communauté d'intérêts ... »

Le comte Arnoul de Briey, au nom du comité de la chapelle, conclut en définissant le but et la portée des faits évoqués : « S'il est juste d'honorer ceux qui tombent au cours des batailles d'une guerre, ne faut-il pas se recueillir à la mémoire de ceux qui, sans bruit, travaillent et meurent dans nos mines ...

Comme le soldat du front, le travailleur sert la Patrie par son Labeur ... Il est incontestable que la richesse d'un pays est due à ses ressources naturelles, mais également à l'habileté de ses financiers, au génie de ses ingénieurs et au travail courageux de ses ouvriers. »

C'est dans ces sentiments de reconnaissance et d'admiration que nous devons avoir envers tous les travailleurs que S. M. le Roi, a daigné offrir le mémorial. Par ce geste, notre bien-aimé Souverain nous montre l'intérêt particulier que, comme tous ses illustres prédécesseurs, Il apporte, au monde du travail... »

 Il y a bientôt 40 ans que, vu Le développement de la population, se posait le problème d'un nouveau sanctuaire suppléant l'église de la paroisse, trop exiguë et éloignée. Si en un an, il fut possible de surmonter ce-que 40 ans, craignaient, c'est parce que vous, amis Volontaires, avez trouvé La force qui renverse les montagnes : la solidarité. »

L'orateur précise que cet exemple porte en lui le remède à des dépérissements économiques occasionnés plus par l'individualisme que le manque de ressource. Il remercie ceux qui ont aidé à permettre la réalisation de la chapelle : Le clergé d'Athus, les directions des usines. La Fédération des Patrons catholiques, Fabrimétal. »

Cette chapelle est un symbole. Pour la réaliser, ii fallut rassembler la bonne volonté capitaliste et manuelle.

Il remet la chapelle au clergé d'Athus et « Rassemblés à 14 tours de ce qui dans notre diocèse nous unit, notre Evêque vénéré, patrons, ouvriers et employés, dévoilons ces pierres qui appelleront le sacrifice de ceux à qui nous devons notre bien-être. »

 Mr Charue, assisté d'un mineur, Piscaglia, mineur à Lasauvage, d'un métallurgiste, René Désorbay, de l'atelier Hauts-Fourneaux, dévoile le monument. La  musique

De l'Harmonie royale des sapeurs-pompiers joue la « Brabançonne ». Sur un fond de pierres, la dédicace du mémorial scintille doucement : « Aux victimes du travail ». Deux lampes de mineurs scellées, dans va dalle s'allument en souvenir. L'Harmonie joue maintenant l'hymne national luxembourgeois « Ons Hêmecht » pendant que s'amoncellent les hommages de fleurs.

M. Bauer dépose une couronne au nom des Volontaires puis M. Lichtenberger, au nom de l'Administration communale d'Athus.

M. de Staercke, au nom des Patrons et Ingénieurs catholiques.

Entourant l'évêque de Namur, les volontaires se laissent photographier. Parmi eux, nous reconnaissons beaucoup d'amis de Rodange.

M Delheid au nom de La société John Cockerill, M Fournedu, au nom de la Minière et Métallurgique de Rodange, une petite fille, au nom de La population d'Athus, de poseront, tour à tour, des gerbes se recueilleront en communion de sentiments, avec l' assistance.

Les cérémonies, sont terminées. La musique joue une allègre, au monde alternant avec la voie grave des cors dont la frondaison neuve des marronniers prolonge l'invocation. L'assistance laisse éclater sa joie.

Monseigneur se fait présenter et s'entretient avec les travailleurs. Il consent bien volontiers à poser parmi eux et les photographes mitraillent ce tableau unique. Chacun confie à son voisin ses impressions : c'est un coude à coude des plus réconfortants. Les enfants assaillent leur cher Evêque qui, paternellement les bénit et a pour tous des paroles d'ami.

Et ainsi nous gagnons, au sein de l'allégresse fédérale, la salle de l'école où se tiendra une brève réception, pendant que la marraine, Mme Fourneau, fait distribuer les dragées traditionnelles.

La réception, à l'image de la cérémonie, se déroula en toute simplicité. Les groupes se forment et se dénouent, au gré des conversations.

Le mémorial aux victimes du travail inauguré en mai 1955 à Athus

Résumé du journal mensuel d'information pour le personnel de la S.A minière et métallurgique de Rodange

Affilié à l'union des journaux d'entreprise de Belgique et du Grand-Duché de Luxembourg