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 CEUX QUI ONT TOUT SACRIFIE

La Famille Boeur d'Athus

 

Marcel Boeur Fusillé à Liège le 21 avril 1944

 

A l'heure où la Résistance peu perd à peu, ce qui a fait sa force et sa grandeur, il nous paraît plus opportun que jamais de rappeler par des faits concrets et précis, ce qu'elle a coûté de larmes et de sang à ceux qui, sans aucune arrière-pensée d'intérêt ou d'ambition, lui ont voué le meilleur d'eux-mêmes. Ce rappel, nous le savons, gêne et indispose bon nombre de nos compatriotes.

-      Peuh ! encore des histoires de guerre !

-      On est sursaturé cie tous ces récits ...

-      Quand finira-t-on de nous rebattre les oreilles de ces aventures qui se ressemblent toutes ?

Te1 est le genre de réflexions qu'on entend communément. C'est dire si coeurs Belges est considéré comme un organe sans intérêt dans les milieux où la Résistance n’a jamais été prise au sérieux

 

Tout récemment., plusieurs libraires, qui ont vendu pendant toute la guerre la littérature de pacotille des collaborateurs. ONT REFUSE d'exposer à leur étalage le dernier volume de la Collection Cœurs Belges consacré à un fusillé. Prétexte ? Le grand public ne veut plus, entendre parler de ces histoires de guerre ...

Voilà  nous en sommes ! Voilà pour quels hommes, les plus purs de nos martyrs, ont donné leur vie ! Chose plus attristante encore, des résistants ou soi-disant  tels, trop préoccupés de calculs politiques, de décorations ou d'avantages personnels, n'accordent absolument aucune importance à la mise en valeur du patrimoine moral de la Résistance que nous avons entreprise et se chargent de nous boycotter avec une odieuse perfidie. Pourquoi ne l'avouerions-nous pas ? Devant cette indifférence et cette veulerie, nous avons été plus d'une fois tenté d'abandonner définitivement la lourde tâche que nous avons librement assumée, en 1943 et qui ne nous a valu à ce jour que soucis, ennuis, tracas et difficultés de tout genre. Seul le souvenir des camarades disparus dans la tourmente et menaces une seconde fois de mort par l'ingratitude de leurs compatriotes nous a décidé à affronter tous les obstacles pour mener notre oeuvre à bien fort de la sympathie que nous témoignent quelques centaines d'amis fidèles , nous continuerons à glorifier la mémoire des meilleurs citoyens de Belgique, car il ne faut à aucun prix que les veuves, les orphelins de nos camarades tombés dans la tourmente en soient réduits, devant l'impudence des profiteurs et des égoïstes, à devoir constater que

 

Honoré Boeur

Père de Marcel et de René, Mort à Neustadt-Luteck

René Boeur

Mort à Brême le 15 avril 194

 

leur cher Disparu s'est sacrifié en vain. Il est déjà courant aujourd'hui d'entendre dire : "A quoi cela a-t-il servi ? Pendant que mon fils ou mon mari risquait sa vie, un tel s'enrichissait scandaleusement et aujourd'hui, tandis que nous avons perdu notre gagne-pain, ceux qui ne se sont pas du tout souciés au salut du pays, mais n'ont pensé qu'à eux- mêmes, nous toisent de haut. "Nous avons entrepris une vaste enquête auprès des familles les plus éprouvées et les plus méritantes du pays celles qui ont fourni à la Résistance ses plus intrépides soldats et nous avons pu nous rendre compte du caractrè poignant de certains sacrifices consentis pour la sauvegarde de la patrie. La place de l'Absent est toujours là : et c'est vers lui que se concentrent toutes les pensées et les cœurs de ceux qui l'ont vainement attendu aux jours de liesse de la victoire, continuent à saigner dans le silence des lourdes solitudes. A la tristesse des jours heureux à jamais révolus s'ajoute l'amertume des déceptions que les temps présents prodiguent à ceux qui ont placé leur vie sous le signe d'un grand ideal ! C'est à une de ces familles héroïques que nous voudrions aujourd'hui dédier notre tribut d'admiration et de gratitude : la famille Boeur, d'Athus. Nous avons déjà eu l'occasion de célébrer ici la vaillance du premier de ses membres tombé au champ d'honneur de la Résistance, le jeune Marcel Boeur, fusillé à la Citadelle de Liège le 21 avril 1944. Voici en quels termes le chef de son  groupement a apprécié la valeur de ce volontaire de dix-sept ans : « S'est comporte vaillamment dans toutes les missions qui lui ont été confiées. S’est montre partisan intrépide, très intelligent et discipline, encourageant par ses actions et son moral tous ses compagnons du Maquis. Le 1er février 1944, dans un engagement intégral a été fait prisonnier par les Boches malgré les tortures subies. Il n’a pas parlé, empêchant de cette façon la perte de ses compagnons

 

Joseph Boeur Ancien combattant 1914-1918 Ex-prisonnier politique

 

C'est au combat de Mont-Gauthier qu'il s'était surtout acquis une réputation de maquisard intrépide. Le chef du groupe et plusieurs hommes avaient été tués, lui-même était blessé et la sanglante bagarre semblait bel et bien perdue lorsque, saisissant l'arme d'un de ses camarades tombés, Marcel Boeur rallie les survivants en criant : En avant ! Ce fut alors une lutte acharnée au cours de laquelle les Belges réussirent à reprendre le dessus et contraignirent l'ennemi à la retraite. Malheureusement sept de leurs restèrent sur le terrain. Les « gris », de leur côté, avaient perdu une vingtaine d'hommes. A la suite de cet exploit, le jeune maquisard reçut de son chef de chaleureuses félicitations et la promesse d'une distinction honorifique après la guerre. Cette promesse, il la rappela à sa maman dans le parloir du Bloc 24 peu de temps avant son exécution. A ce jour, elle n'a pas encore été tenue...Après le combat de Mont-Gauthier, Marcel a mené la vie mouvementée du maquisard traqué. Il gagna la région de Houffalize où il fut nommé chef de détachement. Hébergé à Ste-Marie par Mlle Marie Laloy, puis par M. Jules Lefèvre, il gagne l'affection de ces braves gens qui le considéraient comme leur propre fils. Toujours le premier au danger, il tomba entre les mains de l'ennemi au cours d'un engagement dramatique. Maltraité, torturé, il garda pendant toute la durée de sa détention un moral splendide.

 

D'Athus, son père et sa mère vinrent combien de fois à Liège pour lui apporter des vivres ou essayer de le voir jusqu'au jour où ils y apprirent la fatale nouvelle :  leur brave petit gars avait été fusillé...La famille Boeur n'était pas au terme de ses épreuves. C'est que dans les cœurs où brûle la flamme de la générosité, la douleur ne prévaut pas sur les ardeurs du dévouement et de l'abnégation. Malgré le coup terrible que fut pour lui la mort de son fils Marcel, loin de se laisser abattre, le père Bœur, qui avait déjà été arrêté en août 1943, puisa dans sa souffrance la force surhumaine de continuer l'œuvre du défunt. Plus que jamais il se donna tout entier à la lutte contre nos oppresseurs. On le vit parcourir la région, recrutant des volontaires pour le maquis, conduisant lui-même dans les camps les jeunes gars enrôlés, transportant vêtements, vivres et couvertures. Un autre de ses fils, René, était en âge de servir lui aussi et, tout naturellement, avec toute la fougue de ses vingt-et-un ans, sans calcul et sans arrière-pensée, il était entré dès décembre 1942 dans l'obscure mêlée où l'on risquait de tout perdre, mais où l'on se sentait vivre intensément parce qu'à tout moment on y avait l'impression d'avoir tué en soi tous les instincts qui abaissent l'homme et de s'être hissé sur les pures cimes de l 'Honneur et du Devoir. Hélas ! le sort fut cruel pour ces deux braves comme il l'avait été pour leur fils et frère. Cruel certes, car non seulement ils tombèrent entre les griffes de la Gestapo, mais avant de mourir tous deux pour la grande Cause qu'ils avaient si bien servie, ils passèrent par l'enfer de Neuengamme. Le fils s'éteignit à Brême le 15 avril 1945, tandis que le père périssait le 3 mai dans la catastrophe en rade de Neustadt-Lubeck. Peu de témoins ont pu donner à la pauvre maman Bœur des précisions sur les derniers moments de son mari et de son fils. Les quelques renseignements recueillis confirment que, comme le jeune Marcel, le père et René Boeur se montrèrent au cours de leur interminable calvaire de vrais Ardennais : vaillants, tenaces, confiants en Dieu. Un religieux de l'abbaye d'Orval,qui fut à la prison d'Arlon le compagnon de cellule du père Bœur, écrit :

 

<< Dites bien à vos chers enfants l'émotion qui m'étreint encore quand je revis par la pensée l'accent convaincu et paisible de leur bien-aimé Papa qui menait

lui-même le chapelet qu'il récitait en formulant une intention avant chaque dizaine dans sa déférence pour un prêtre » de son Dieu, dès le premier jour de mon

arrivée il me l'avait  offert et insistait en se mettant au courant des mœurs  de la solitude où  nous vivions ensemble « Non » Honoré, c'est vous le plus ancien, le

patriarche » ici de la cellule, apprenez-moi comment » on prie en prison. » j'ai accepté une fois ou  l'autre mais d'ordinaire c'était lui. Oh ! cette prière, ces Ave... que l'on entendait à la même heure dans la cellule voisine... dès la communication par notre téléphone privé. Jamais, je crois, je ne les oublierai. >>

 

Marcelle,Gaby et Marie-Thérèse Boeur Volontaires de l'A.B.P, qui ravitaillèrent les maquis Belges et Luxembourgeois

 

Le sacrifice du père et des deux fils Boeur montre de façon saisissante ce qu'ont coûté de larmes et de sang l'organisation et la subsistance de notre armée secrète. Partout il a fallu pour la constituer de jeunes volontaires ardents et audacieux, mais ce sont surtout les dévouements obscurs de braves campagnards, qui ont tout risqué pour elle, qui lui ont permis de surmonter les redoutables difficultés que soulevaient ses approvisionnements réguliers en vivres, en vêtements et en matériel. Rien de plus touchant que cette sollicitude des Ardennais pour les << hommes du maquis >> Pour les ravitailler leur procurer le nécessaire, les mettre à l'abri des intempéries, ils s'exposaient à voir leur ferme incendiée et à être eux-mêmes, arrachés à leur coin de terre, torturée, fusillés. Dans la famille Boeur, pour les maquisards on ne recule devant aucun danger, on ne se laisse impressionner par aucun malheur survenu à des parents ou des amis.

 

Alice Boeur Ex-prisonnière politique

 

C’est ainsi que Joseph Boeur, le frère d'Honoré, fermier à Rosières, ancien combattant et invalide de guerre, fut également arrêté en 1943 pour avoir hébergé

des maquisards. Les Allemands avaient trouvé chez lui l'auto du maquis, des détonateurs, des munitions, des jumelles, etc. Il eut toutefois plus de chance que son frère et il échappa à la déportation. Pendant ce temps, son fils Georges prenait à son tour le maquis. Quant à sa sœur, Alice Boeur, elle était à son tour arrêtée le 16 juin 1944 sous l'inculpation d'avoir logé et ravitaillé des hommes de l'Armée Secrète.

Et ce n'est pas tout... Arrestations, exécute exécutions, déportations, loin d'intimider les membres de la famille Boeur restés en liberté les rendirent plus acharnés encore à accomplir ce qu'ils considéraient comme un devoir impérieux : assurer la subsistance des maquisards de la région. Vaillantes comme leur père, leur oncle, leur tante, leur frère et leurs cousins, les filles de Joseph Boeur, Marcelle, Gaby et Marie-Thérèse s'enrôlèrent dans l'A.B. P et jusqu'à la libération ravitaillèrent sans arrêt les camps belges et luxembourgeois situés dans la forêt voisine.

Cette édifiante 'histoire n'est peut-être pas unique, car il y eut en Belgique bon nombre de familles qui constituèrent des cellules de résistance d'une merveilleuse vitalité, mais il n'en reste pas moins que c'est une des plus belles. Elle fait honneur à notre pays et mérite d'être citée en exemple. Avec quelle émotion nous avons interviewé la brave maman Boeur qui, dans cette, glorieuse et tragique aventure, a perdu son mari et ses deux grands fils ...Aujourd'hui la lutte continue, nous dit  elle ... , lutte contre la tristesse et le désespoir. Mes autres petits-enfants sont là et, il faut que je vive pour eux... Je suis bien étonnée que le gouvernement n'ait pas encore octroyé à mon brave Marcel la décoration qu'il a gagnée au combat de Mont-Gauthier et à laquelle il tenait particulièrement « parce que, m'a-t-il dit peu de temps avant sa mort, ce sera le plus beau souvenir que je puisse vous laisser ». Ce qui me peine aussi c'est d’entendre dire que si nous étions restés tranquilles tous ces malheurs nous auraient été épargnés ...Car telle est bien la triste mentalité d'aujourd'hui. Une longue conversation avec cette mère admirable nous a dévoilé le secret de tout ce qu’il y a eu d'exceptionnel dans le civisme de cette famille modèle. La générosité dont celle-ci a fait preuve dans la lutte contre les oppresseurs du pays, c'est le papa et la maman qui l'ont mise au cœur de leurs enfants. On ne peut se défendre d'un sentiment de profonde admiration devant cette « mater dolorosa >> qui est restée aussi vaillante aujourd'hui dans le drame de son triple deuil qu'elle l’était hier lorsque son mari et ses fils risquaient leur vie pour le pays. La foi ardente qui a soutenu ses trois héros dans leurs terribles épreuves continue à la revigorer aux heures où le poids de sa croix se fait accablant. Si vous étiez restés tranquilles, lui ont dit des pleutres, tous ces malheurs vous auraient ère épargnés... Paroles abominables...C'est parce qu'il y a dans notre pays des mères sublimes comme Madame Boeur qui n'ont pas reculé devant le plus grand des sacrifices, celui de leurs affections les plus chères, que tant de pleutres et

d'égoïstes, uniquement soucieux de leurs intérêts personnels, peuvent continuer à jouir des biens essentiels pour la sauvegarde desquels des millions d'hommes ont donné leur vie. Devant de telles réflexions on se prend à penser que sur cette  vieille terre belge sanctifiée par tant de larmes et tant de sang, il y a des êtres qui se bannissent eux-mêmes de notre antique et fière communauté nationale par l'étroitesse de leur esprit et l'aridité du cœur. Sans les milliers de braves qui comme les Boeur ont pensé au pays avant de penser à eux-mêmes, nous n'aurions plus aujourd'hui qu'à baisser la tête, car il aurait été démontré que, comme les peuples dégénérés, nous n'avons plus d’âme.

C'est pourquoi, Madame Boeur, tous les Belges de cœur vous disent ici leur admiration et leur profonde gratitude.

 

 Histoire repris du journal Coeurs Belges 15 septembre 1946